8

Ils avaient donc lâché la Semence de Mort.

Malgré le brouillard causé par le Doux Epanouissement, la colère qui montait en elle était une rage aveugle et incontrôlable.

Depuis le parapet de son balcon, Leia observa l’un des nombreux synthédroïds d’Ashgad s’avancer en hésitant sur la terrasse en contrebas. Elle savait bien que ces créatures n’étaient pas réellement vivantes, qu’elles n’étaient qu’une masse de chair synthétique sculptée, coulée – comme le ferait un confiseur avec du chocolat – sur un squelette robotisé. Et cependant, en voyant les taches sombres de nécrose qui constellaient son visage et son cou, Leia ressentit un mélange de colère et de pitié.

Le ton grave, modéré et patient de la voix du pilote Liegeus s’éleva jusqu’à elle. Cet individu, d’après Leia, devait avoir bien plus d’importance qu’un simple pilote.

– Chaque jour, à midi, il faut que tu sortes sur cette terrasse et que tu restes quinze minutes en plein soleil. C’est un ordre !

Il s’avança et la princesse put l’apercevoir. Il portait une tenue grise de laborantin équipée d’un grand nombre de poches. Ses longs cheveux noirs étaient retenus en arrière au moyen de barrettes fantaisie. C’était un homme de taille moyenne, un peu frêle comparé à la stature imposante du synthédroïd. Ashgad avait dû vouloir impressionner des gens – la population locale, probablement – quand il avait passé commande de ces créatures, songea Leia. La musculature apparente n’avait qu’un caractère décoratif. Peu importent la forme et la taille qu’on leur donnait – ils pouvaient même être construits pour ressembler à des Ewoks –, leurs joints hydrauliques leur donnaient la puissance inimaginable et terrifiante des droïds.

Liegeus prit la main du synthédroïd, remonta sa manche et examina son bras. De son point d’observation, Leia sentit monter l’odeur de la chair en putréfaction.

– Vous ne prenez pas de gants quand vous donnez des ordres, murmura la douce voix de Dzym.

Ce dernier était resté dissimulé dans l’ombre de la maison.

Liegeus tourna brusquement la tête. Leia put voir son visage mais elle se trouvait trop loin pour y discerner la moindre expression. Cependant, malgré les effets de la drogue, elle découvrit la trace de la peur. Dans sa voix.

– Ces synthédroïds travaillent pour moi, ce sont mes assistants, déclara-t-il. Même s’ils ne peuvent mourir de la Semence de Mort, leur propre chair, elle, au bout d’un certain temps, se met à se décomposer. Je ne veux pas que vous…

– Vous ne voulez pas que je fasse quoi ? (Dzym s’exprimait lentement, chacun de ses mots souligné par un silence mortel.) Vous auriez préféré que cette peste soit embarquée à bord de ces vaisseaux par l’intermédiaire de votre corps plutôt que par le sien ou celui de l’un de ses congénères ?

Liegeus fit un pas en arrière, reculant dans la zone éclairée par le soleil. Sa main se porta presque inconsciemment à sa poitrine comme pour masser une douleur profonde et froide.

– Vous préféreriez peut-être que je prenne plus de plaisir, que je me repaisse à vos dépens plutôt qu’aux leurs ? continua Dzym. (Sa voix se fit plus grave. Leia ressentit sa présence, comme si la mort elle-même se dissimulait dans l’ombre sous le balcon.) On m’a fait une promesse, mon petit monsieur. On m’a promis quelque chose et je n’ai, à ce jour, reçu aucun paiement pour ces actions que moi seul suis capable d’entreprendre. Rappelez-vous qu’une journée se découpe en un grand nombre d’heures et que seule la moitié de ces heures bénéficie d’ensoleillement…

Il avait dû prendre congé sur ces mots car Liegeus sembla se détendre. Il demeura longtemps en plein soleil et, même à cette distance, Leia vit qu’il tremblait.

Il tremblait toujours, quelques minutes plus tard, quand il pénétra dans la chambre de la princesse. Il avait dû monter directement de la terrasse, pensa-t-elle quand elle entendit le doux tintement du carillon de la porte. Liegeus était le seul à sonner. Ashgad et les synthédroïds qui lui apportaient de l’eau et de la nourriture se contentaient d’entrer sans frapper. Elle songea un instant à retourner dans la pièce pour l’accueillir mais, allez savoir pourquoi, elle ne trouva pas la motivation pour le faire. Même si dehors il faisait froid, même si l’air était sec et piquant, les rayons du soleil avaient quelque chose de réconfortant. Elle resta donc recroquevillée sur son banc de permabéton, drapée dans sa robe de velours rouge qui commençait à montrer des signes de fatigue, le dessus de lit enroulé autour de ses épaules. Du coin de l’œil, elle le vit tourner dans la pièce à sa recherche et vérifier la cruche d’eau avant de s’apercevoir qu’elle était sur la terrasse.

Il vérifiait toujours la cruche d’eau. Ils le faisaient tous. Leia était assez fière d’elle. Elle avait découvert un endroit près du parapet où elle pouvait verser l’eau de la cruche, laissant ainsi croire qu’elle en avait bu le contenu. Dans ces conditions climatiques de sécheresse intense, cela faisait des jours qu’elle flirtait gaillardement avec la déshydratation. Aussi souffrait-elle en permanence de violents maux de tête mais c’était le seul moyen qu’elle avait trouvé pour garder l’esprit à peu près clair. Dès le premier jour, elle avait envisagé de pomper de l’eau en se branchant aux canalisations des brumisateurs de la maison ou en essayant de distiller l’humidité de la pièce mais la drogue rendait le moindre geste presque impossible. En réfléchissant à des solutions, elle avait découvert qu’il lui arrivait de passer deux à trois heures assise, le regard dans le vide.

Liegeus finit par sortir sur la terrasse.

– Votre Excellence, lui dit-il en la saluant poliment. Leia n’avait pas l’intention de parler de ce qu’elle venait de voir, non plus qu’elle n’avait l’intention de lui montrer qu’elle savait tout mais le Doux Epanouissement avait une fâcheuse tendance à vous faire oublier vos bonnes résolutions.

Il avait l’air si pâle, ses yeux noirs reflétaient une telle horreur qu’elle ne put s’empêcher de lui dire :

– Vous êtes prisonnier ici, autant que moi, non ?

Il eut un mouvement de surprise et regarda ailleurs, rappelant à Leia l’un de ces animaux maltraités, qui frémissent quand la main d’un homme s’approche d’eux. La compassion lui vrilla le cœur.

– Vous semblez pourtant être à la tête de cette maison, reprit-elle. Vous ne pouvez pas partir ?

– Ce n’est pas si facile, répondit-il. (Il s’approcha du banc sur lequel elle était assise et la regarda gravement. Leia vit que le synthédroïd était toujours debout au même endroit, sur la terrasse en contrebas. Ses cheveux desséchés, pareils à ceux d’une poupée, étaient en train de roussir sous l’action des pâles rayons du soleil.) Vous avez entendu beaucoup de choses ?

– Je… Non, rien, marmonna Leia. (Elle maudit sa propre faiblesse, son incapacité à faire quoi que ce soit à cause de cette eau droguée. Elle savait cependant que certaines personnes ne se rendaient pas compte du fait que leurs voix pouvaient porter assez loin.) Je vous ai entendus parler, vous et Dzym, c’est tout. Je n’ai pas compris ce que vous disiez. Ce que j’ai discerné, c’est vos tremblements et cette peur qu’il semble vous inspirer.

Liegeus soupira et ses épaules s’affaissèrent. Un sourire blême se dessina sur son visage.

– Comme vous avez pu le constater, Votre Excellence, même si je souhaitais m’en aller – et je tiens à vous dire que je suis extrêmement bien payé pour le travail que je fais ici – je n’aurais nulle part où aller. (D’un grand geste de la main, il engloba le paysage cristallin environnant, ses impressionnantes gorges et ses falaises acérées de verre et de roche. Puis il demeura un long moment silencieux à la regarder. Une peine infinie, à laquelle on ne semblait pouvoir remédier, se lisait dans ses yeux.) Vous passez beaucoup de temps sur cette terrasse ? demanda-t-il abruptement.

– Je sais que ce n’est pas une très bonne idée, répondit Leia en hochant la tête. Ma peau me fait mal…

– Je vais vous apporter de la glycérine, dit Liegeus. Avez-vous entendu ce que j’ai dit au synthédroïd ? C’est très commode de savoir qu’ils sont contrôlés par un ordinateur central mais le problème c’est qu’on a souvent un peu de mal à les différencier les uns des autres.

– Tout ce que j’ai compris, c’est qu’il est censé rester debout sur la terrasse, quinze minutes par jour.

– J’aimerais bien que vous en fassiez autant. Que vous restiez plus longtemps même, si vous le pouvez.

– D’accord. (Leia hocha faiblement la tête. Non, le soleil ne pouvait pas être le remède contre la Semence de Mort, songea-t-elle. Des milliards de personnes en étaient mortes, au soleil ou en pleine nuit, sur des centaines de planètes à travers plus de la moitié de la galaxie.) Liegeus…

Il s’apprêtait à partir. Dans l’ombre de la maison, il se retourna.

– Il y a quelque chose que je puisse faire ? demandât-elle.

Au moment même où ces mots sortaient de sa bouche, elle eut l’impression de passer pour une idiote. La drogue, se dit-elle, et elle maudit de nouveau son impuissance. Elle était prisonnière. Sa propre vie était à leur merci – il lui semblait que Dzym avait l’étonnant pouvoir d’invoquer la Semence de Mort à loisir – et voilà qu’elle était en train de proposer de l’aider !

Quelque chose changea dans le regard de Liegeus. La honte et la gratitude pour ce petit geste de gentillesse remplacèrent la peur.

– Merci, répondit-il. Mais, non, il n’y a rien.

Il disparut à l’intérieur de la maison.

 

La demeure que Luke recherchait était perdue au fin fond du quartier des Vétérans. Par bien des aspects, elle ressemblait étonnamment à celle de Seti Ashgad qu’Arvid lui avait montrée à leur arrivée en ville. Comme celle d’Ashgad, cette maison était bâtie au niveau du sol. C’était un détail qui avait de prime abord quelque peu surpris Luke avant qu’il ne se rappelle qu’elle avait été construite quarante ans auparavant par le père de Seti. Cette demeure portait encore les traces d’un luxuriant jardin. La végétation, cependant, n’avait rien de commun avec les buissons rachitiques que l’on trouvait à la surface des planètes terraformées et qui souffraient d’un manque d’ensoleillement. Des essences rares et des arbres de taille respectable avaient poussé ici, grâce à un complexe système d’irrigation. Mais, alors que la maison d’Ashgad affichait encore cet étalage arrogant d’eau gaspillée, celle-ci ne portait plus que de vagues traces d’une gloire passée. Des canalisations cassées traversaient les murs défraîchis de stuc blanc. Quelques buissons desséchés s’accrochaient encore à leurs jardinières, envahies par ce même lierre sauvage qui ornait toutes les façades du quartier des Vétérans. Les murs avaient été délavés et craquelés par la rudesse des tornades hivernales. Au fond des fissures, on apercevait les traces grises du plastique compacté utilisé dans toutes les constructions de la région. La plupart des panneaux solaires du toit étaient brisés. Les câbles d’alimentation se balançaient mollement au vert. La décrépitude semblait suinter par les planches clouées sur les panneaux de transparacier comme de la boue visqueuse d’un sol marécageux. La décrépitude et… et le sentiment oppressant que quelque chose n’allait pas…

Pas ici… songea Luke.

Il avait simplement négligé l’idée qu’en huit mois Callista avait eu le temps de cesser d’être la femme qu’il avait connue.

Elle avait réussi à survivre plus de trente ans dans les mémoires de l’ordinateur de tir de l’Œil de Palpatine, l’effroyable machine de guerre automatisée de l’Empire. Avait-il fallu moins d’une année pour qu’elle dépérisse ainsi ?

La personne, dont il avait capté l’aptitude à maîtriser la Force, était, en revanche, bien ici.

La porte s’ouvrit avant même qu’il se soit donné la peine de frapper. La femme qui se tenait sur la dalle de cristal menant au seuil n’était pas Callista.

Elle sourit et lui tendit la main. Ce sourire fit d’elle une véritable beauté.

– Encore un, dit-elle doucement. Le ciel soit loué.

Il était impossible de déterminer son âge. Luke se rendit compte immédiatement qu’elle n’était plus si jeune que cela malgré la perfection de son visage de porcelaine. Sa figure était une reproduction de la jeunesse, l’exemple type d’une réussite dans la lutte contre le vieillissement. Elle ne portait pas ces rides et ces lignes autour de la bouche qui, chez les humains, témoignaient des joies et des peines de l’existence. Elle n’affichait aucune de ces pattes-d’oie au coin des yeux qui donnaient à Leia son air de sagesse. Son front ne portait aucun sillon laissé par la réflexion ou le souci. Ses cheveux étaient d’un noir de jais et ne semblaient pas avoir été lavés depuis des semaines. On pouvait en dire autant de son corps, d’ailleurs – avec ses longues jambes et sa poitrine arrogante – et de la robe verte et crasseuse qui l’enveloppait.

– Bienvenue. (Elle l’attira à l’intérieur, dans les ombres denses de la première pièce de cette maison qui devait en compter beaucoup.) Bienvenue. Je suis Taselda. Je fais partie des Chevaliers. (Ses yeux, deux diamants bleus sous d’impeccables sourcils, croisèrent ceux de Luke.) Mais ça… Vous le saviez déjà.

Luke regarda autour de lui dans les ténèbres. La plupart des panneaux de transparacier avaient été obstrués avec des planches et la pièce n’était illuminée que par une vieille guirlande électrique à l’ancienne accrochée au plafond. Son cœur se gonfla de compassion. Obi-wan Kenobi était resté caché pendant des années au fin fond du sinistre désert de Tatooine, à subir les quolibets de ceux qui le prenaient pour un vieil ermite un peu cinglé. Il avait résolument décidé de ne pas faire appel à ses pouvoirs de Jedi afin de veiller sur le dernier espoir de la Chevalerie. Mais Ben Kenobi, se dit Luke, au moins disposait-il de la sagesse et de la discipline de la Force pour l’aider à surmonter l’isolement. Qui pouvait dire depuis combien de temps cette femme était terrée ici, incapable d’utiliser ses pouvoirs par peur de blesser des innocents dans une incontrôlable tornade de Force. Par les Nouveaux Arrivants, elle avait certainement dû apprendre la mort de Palpatine. Il ne pouvait plus lui faire de mal…

– On m’appelle Owen, dit-il en réalisant que – pour les Jedi de l’ancienne génération qui étaient toujours vivants – le nom de Skywalker devait être associé aux persécutions infligées par Dark Vador. Et je suis à la recherche de quelqu’un.

– Ah oui…

Elle sourit à nouveau et ses yeux bleus pleins de sagesse étincelèrent. Elle traversa la salle, ouvrit un placard et en sortit deux verres-tulipe. Des objets d’une très grande valeur, probablement réalisés par un maître souffleur corellien. D’une pichenette, elle envoya balader le droch qui rampait sur le pied de l’un d’entre eux. Par-dessus son épaule, Luke vit que le placard grouillait de ces infâmes insectes. La femme alla ensuite chercher une bouteille de vin posée, dans l’ombre des volets, sur le rebord de l’une des fenêtres qui n’était pas occultée. Elle remplit les deux verres et repoussa les persiennes pour laisser entrer un mince rayon de lumière pâle dans la pièce. Luke vit les innombrables marques de morsures de drochs sur son bras blanc. L’odeur fétide de ces horribles bestioles arrivait même à faire oublier la puanteur de la crasse qui régnait dans la maison.

Callista…

– Vous l’avez vue ?

Le corps tout entier de Luke sembla pousser une clameur de victoire. Il eut du mal à contenir le ton de sa voix.

– Comment ne l’aurais-je pas vue ? répondit Taselda en souriant. C’est moi qui lui enseigne les voies de la Force.

Le vin était originaire de Durren. Il n’était pas très bon. Il avait dû être coupé avec des algues fermentées et sucrées un très grand nombre de fois. Cela lui donnait une quantité indéfinissable d’arrière-goûts. Luke but le breuvage à petites gorgées sans quitter la femme des yeux.

– Elle est là ? Comment va-t-elle ? demanda-t-il doucement. A-t-elle changé ?

Taselda repoussa une mèche de cheveux qui lui était tombée sur les yeux et, derrière son aimable sourire, une certaine tristesse fit son apparition.

– Elle a changé comme une femme qui a beaucoup souffert, déclara-t-elle. Comme une femme qui a été forcée, par son propre cœur déchiré, de tourner le dos à ses besoins les plus essentiels.

Le sourire de Taselda avait quelque chose de curieux. Il était large et plat. De prime abord, on avait l’impression que la commissure des lèvres de la femme s’étirait à peine. Au bout d’un moment, par-delà le verre de cristal, Luke découvrit qu’il était en de nombreux points similaire à celui du vieux Ben : à la fois bizarre, gentil, amusé et très humain. Il se demanda à qui cette femme pouvait bien le faire penser. Tante Beru ? Un petit peu. Leia ? Aussi. Il y avait quelqu’un d’autre, une femme dont il ne gardait qu’une trace infinitésimale au fin fond de sa mémoire. Sa mère ?

Cette présence chaleureuse était identique. Tout comme semblaient l’être son sens de la générosité et son amour sans limites pour autrui.

– Où est-elle ? demanda Luke, sentant que la femme en face de lui savait et comprenait tout. Pouvez-vous m’emmener auprès d’elle ?

Le vin paraissait plus doux sur sa langue, chargé de subtilités et de saveurs auxquelles il n’avait, jusqu’à présent, pas réussi à accoler un nom. Il avala le contenu de son verre avec délectation et elle le resservit. L’alcool semblait avoir des vertus apaisantes sur sa fatigue. Il en était de même pour le sourire de Taselda. Dans un cas comme dans l’autre, il était difficile de résister à l’envie d’en redemander.

– Bien sûr, répondit Taselda. Je vous attends depuis le jour où elle a prononcé Votre nom. (Elle s’avança vers Luke et prit ses deux mains dans les siennes.) Il y a une caverne dans les collines pas très loin d’ici. La Force y est très puissante. C’est de là que partent certaines de ces tempêtes électriques qui courent au ras du sol. Je l’y ai envoyée pour qu’elle médite. Je vais vous y conduire, l’endroit est impossible à trouver sans indication.

Elle se redressa en inspirant profondément, comme pour se donner une contenance, tira sur sa robe en haillons pour la lisser et partit à la recherche de ses chaussures. De très loin, Luke remarqua qu’elle avait les pieds très sales et que les ongles démesurés de ses orteils avaient l’aspect de longues griffes jaunes. Cet accès de dégoût fut immédiatement suivi du souvenir de Yoda – qui n’avait rien de très attirant – et d’une bouffée de colère contre lui-même.

Comment pouvait-il penser cela de Taselda ?

Quand il les regarda de nouveau, les pieds de la femme ne lui semblèrent pas si sales.

Il se leva et posa son verre sur la table. A sa grande surprise, il faillit en manquer le bord. C’était probablement dû au faible éclairage de la pièce, songea-t-il. Le vin qu’elle lui avait offert ne lui avait pas trop embrumé l’esprit. Il lui avait même plutôt éclairci les idées. Il eut l’impression que pour la première fois de sa vie, justement, tout semblait s’éclaircir.

– Vous êtes en speeder ? demanda-t-elle.

Il secoua la tête.

– Il faut que je le fasse réparer mais cela peut s’arranger en un jour ou deux.

Il réalisa alors qu’il n’avait pas le premier sou pour faire une chose pareille. Sa première intention avait été de revendre le véhicule endommagé et d’utiliser l’argent pour quitter la planète en compagnie de Callista. Son cœur se mit à battre plus vite quand, dans sa tête, il se répéta : En compagnie de Callista.

– Et vous êtes armé ?

Il montra le blaster et le sabrolaser qu’il portait à la ceinture. Le visage de Taselda se décomposa.

– Ce n’est pas suffisant, il va falloir attendre, dit-elle en fronçant les sourcils.

– Attendre ? (Luke sentit la panique monter en lui. Ces collines étaient dangereuses. Il arriverait certainement quelque chose à Callista s’il n’agissait pas rapidement. Peut-être avait-elle déjà quitté les lieux ? Peut-être était-elle déjà morte ? Attendre si près du but était insoutenable.) Mais quel est le problème ?

Taselda secoua la tête avec l’expression de quelqu’un qui ne veut pas assommer un ami avec ses soucis. Elle détourna un instant le regard. Un droch rampa sous le col de sa robe.

– Non… C’est rien…

– Je peux vous aider ?

– Je ne peux accepter votre aide, dit-elle. Cela ne concerne que moi.

– Racontez-moi. (Le monde lui semblerait lugubre et invivable s’il ne lui proposait pas de l’aider. Peut-être ne retrouverait-il pas Callista mais il lui paraissait de la plus haute importance que Taselda n’aille pas s’adresser à quelqu’un d’autre.) S’il vous plaît.

Elle eut un sourire timide, comme si elle jetait un regard dépréciateur sur elle-même.

– Cela fait bien longtemps que je n’ai pas eu affaire à un champion de la Force. Votre Callista a beaucoup de chance, Owen. (Elle releva vers lui ses yeux aussi bleus que des fleurs et lui toucha la poitrine du bout des doigts afin de lui exprimer sa confiance.) C’est une vieille histoire. Une longue histoire, mon ami. Quand je suis arrivée sur cette planète – il y a bien des années – ma seule intention était de m’acquitter de la mission mineure que m’avaient confiée les maîtres Jedi et de repartir. Mais, après avoir vu l’existence de ces gens se querellant sans cesse pour l’eau, pour le bois ou pour savoir qui avait le droit de faire pousser quoi, et sur quelle parcelle de terre, je n’ai pas pu me résoudre à quitter cet endroit. Et puis, il y avait les Seigneurs de Guerre, ces tyrans minables, et leurs armées de mercenaires bravaches… Je savais bien que c’était contre les règles de notre ordre de prendre parti mais je ne pouvais pas laisser impunis tous ces actes dont j’avais été témoin. J’ai mis mes dons, et tous les talents que je possède, au service de la population. Armée de mon sabrolaser, je les ai menés vers la force et la quiétude, vers un meilleur style de vie. Mon vaisseau fut détruit une nuit alors que je dirigeais une mission destinée à tirer des otages des griffes de nos ennemis. C’est à ce moment précis que je me rendis compte qu’il fallait que je reste. Après la fin des combats, ces gens firent de moi leur chef. J’étais si heureuse…

Luke hocha la tête, dessinant dans son esprit l’image de cette femme, superbe guerrière exaltée par la fougue de la jeunesse. La maison, effectivement, laissait à penser qu’elle avait jadis été bâtie par une population reconnaissante. Un témoignage de gratitude pour la personne ayant sauvé un peuple de la tyrannie.

– Mais, bien des années plus tard, un autre Jedi arriva sur cette planète. Une créature maléfique, égoïste, hypocrite mais fortement charismatique, qui n’était venue que parce qu’elle savait que cet endroit était habité par la Force. Il est vrai qu’elle est partout, qu’elle affleure. Je serais tentée de dire qu’il n’y a qu’à se baisser pour la ramasser. Encore faut-il en être capable. Ce n’était pas son cas. Ses propres capacités à maîtriser la Force étaient bien minimes mais il chercha à capter et déformer l’énergie environnante pour combler ses propres lacunes. On l’appelait Beldorion. Beldorion aux Yeux de Rubis. Beldorion le splendide. (Elle soupira et se passa la main sur le front, un signe qui trahissait sa peine et son épuisement.) Comme vous le savez, Owen, il y en a toujours qui sont enclins à suivre ce genre d’individu. Il ne s’est pas contenté d’arriver à ses fins en ayant recours à la menace et la violence. Il a usé du mensonge et de la calomnie, transformant la vérité – autant que le souvenir que les gens avaient de la vérité – et donnant une tout autre signification à mon œuvre. Une signification sinistre que ceux, crédules, pour qui je m’étais battue, n’eurent aucun mal à accepter.

» Mes amis se retournèrent contre moi. Beldorion, bien trop mauvais adepte pour se confectionner son propre sabrolaser, me déroba le mien. Je fus réduite à la pauvreté. Redouté par les faibles et courtisé par les opportunistes, Beldorion en vint à gouverner Hweg Shul comme un roi et on m’oublia.

Sa voix se fit hésitante. Elle porta rapidement la main à sa bouche comme pour étouffer son émotion. Dans la rue paisible derrière la maison, un blerd poussa un cri de ténor sur un ton monotone. Une vieille femme, agitant un long fouet, passa à bord d’une carriole à hautes roues tirée par un attelage d’alcopays. Luke vit se former une nouvelle image. Celle de cette femme, alors jeune et belle, courant dans les ruelles tortueuses de la cité, serrant contre elle les pans de sa robe crasseuse pour éviter qu’elle ne s’envole dans le vent incessant. Il ne put s’empêcher de penser à Ben et comment les petits enfants de la station Tosche venaient au-devant de lui en gloussant, faisant des gestes qu’ils devaient considérer comme des parodies de magie. Même après tant d’années, même s’il était lui-même un tout petit garçon à cette époque, Luke se rappela le réel amusement qui soulevait les coins des lèvres de Ben en un sourire espiègle.

– Ce qui devait arriver arriva, reprit Taselda. Nous, les vrais Chevaliers, savons que c’était inévitable, qu’un jour Beldorion succomberait à ses propres vices et à sa propre avidité. Il fut usurpé et bouté il y a quelques années par un homme nommé Seti Ashgad. C’était un politicien, banni par le vieil Empereur, envoyé ici en punition dans la plus pure tradition des Grissmath. Beldorion avait sombré si profondément dans la débauche qu’il ne lui restait plus une seule parcelle de pouvoir. Ses suivants le laissèrent tomber et lui préférèrent Ashgad et Ashgad s’empara de sa maison et de tous les trésors qu’elle renfermait. Trésors qui m’avaient été volés, ajouta-t-elle d’un ton sinistre. Ce qu’il y a de plus important, c’est que mon sabrolaser est caché quelque part dans cette maison.

– Ah… dit Luke tout doucement.

– A cause des blessures reçues dans mon combat contre Beldorion, il m’a été impossible de m’en confectionner un autre. Quand je suis allée voir Ashgad, il y a bien longtemps de cela, pour essayer de reprendre ce qui m’appartenait, on m’a jetée dehors avec autant de brutalité que du temps de Beldorion. Depuis ce temps, j’ai essayé à maintes reprises de récupérer mon bien. Regardez. (Avec un mouvement plein d’innocence, elle fit glisser le haut de sa robe et dévoila son épaule droite. Au milieu d’innombrables morsures de drochs, elle portait au bras une terrible meurtrissure.) Nous serons vulnérables quand nous irons rechercher votre Callista dans la caverne, dit-elle à voix basse. Les serviteurs d’Ashgad sont sans merci. Tout simplement parce qu’ils ne sont pas des humains mais des droïds à apparence humaine. Toujours à cause de cette blessure, je n’ai plus la force de retourner en personne à la maison d’Ashgad afin d’y reprendre mon sabrolaser. En fait, je ne sais même pas si l’arme y est toujours ou si Ashgad l’a emportée dans la demeure qu’il possède dans le désert, au pied des Montagnes de l’Eclair. Pour le bien de Callista, et pour le vôtre, j’aimerais être capable d’aller avec vous et de vous indiquer l’endroit où elle se trouve mais je n’ose pas… (Elle inspira profondément avec difficulté et balaya à deux mains la frange de cheveux sales qui lui tombait sur le visage.) Non, je n’ose pas.

La colère s’empara de Luke à la vue des blessures qu’elle avait au bras et à l’idée qu’on puisse s’en prendre à cette femme douce et gentille. A cette colère s’ajouta l’angoisse de les savoir – peu importe qui ils étaient – à présent capables de reporter leur rage sur Callista, abandonnée seule dans les montagnes.

– A votre avis, à quel endroit de la maison d’Ashgad pourrait être caché votre sabrolaser ? dit Luke en pensant aux murs blancs, arrogants et resplendissants, de la demeure qui se détachait parmi les maisons bien misérables des Vétérans.

– Il y a une salle secrète sous la cuisine. (Les yeux indigo de Taselda s’embuèrent de larmes.) L’entrée se fait par l’arrière-cour, tenez… (Elle se tourna et fit quelque chose, appuyée à une petite table. Lui faisant face à nouveau, elle lui tendit un morceau déchiré de la feuille de chou locale sur lequel elle avait dessiné un plan de la maison.)

Luke lui adressa un petit salut de remerciement. Il se sentit soudainement plus léger, comme s’il s’apprêtait à flotter, comme si son sang s’était mis à charrier des étincelles de feu. Il lui sourit comme un petit garçon.

– Je vais revenir. Nous pourrons quitter la ville avant la tombée de la nuit.

– Elle m’avait bien dit qu’on pouvait vous faire confiance, Owen, dit Taselda tout doucement. J’ai vu les éclairs dans ses yeux quand elle évoquait votre nom. Je crois qu’il ne vous faut pas avoir de craintes. Vous allez la trouver.

Callista. Le corps tout entier de Luke voulait bondir, voulait chanter en remontant, à grandes enjambées, les rues mal pavées du quartier des Vétérans. Malgré les peines du monde et les mauvais présages, Les amants s’enlaceront à la fin du voyage…

Je l’ai retrouvée, je l’ai retrouvée, je l’ai retrouvée ! « J’ai vu les éclairs dans ses yeux…

Il ralentit l’allure de ses pas…

quand elle évoquait votre nom. »

Mais Callista n’aurait jamais pu savoir qu’ici, il se faisait appeler Owen Lars.

Il s’arrêta et réalisa qu’il s’était égaré au milieu du dédale de maisons presque identiques.

Il devait y avoir quelque chose dans le vin, se dit-il très calmement.

Luke n’avait jamais été un grand buveur et, du jour où il s’était mis à étudier les voies de la Force, il avait tout bonnement renoncé à la consommation d’alcool car cela mettait sa concentration en péril. Bien entendu, le vin de Taselda n’avait rien à voir avec les autres vins. Luke fut cependant surpris par la quantité de breuvage qu’il avait réussi à boire. En focalisant son esprit sur son propre métabolisme, afin de purger son système de toute trace d’alcool, il découvrit un élément étranger mêlé au vin.

Une substance de synthèse destinée à améliorer l’humeur, songea-t-il en s’appuyant au mur d’une main et en fermant les yeux. De la pryodène ou de la pryodase… A moins que ce ne soit de la racine d’algarine… Le genre de produit qui vous rendait amical et qui pouvait vous faire accepter n’importe quoi. Leia lui avait jadis raconté que, à une époque, il était d’usage de prendre de la pryodase avant les grands dîners dans les rangs de la noblesse de Coruscant. Si une conversation tournait mal, la drogue empêchait qu’on en vienne au duel. Elle lui avait également parlé de disputes, survenues en affaires ou dans des procédures de divorce, au cours desquelles l’une des parties accusait l’autre d’avoir introduit la drogue dans la caféine peu de temps avant les négociations.

La substance ne représentait aucun danger et ne créait aucun phénomène d’accoutumance. Ses effets vous obligeaient à baisser votre garde.

Comme c’est malin de sa part, songea Luke, d’avoir utilisé cette méthode pour chasser mes préjugés et me permettre de la découvrir sous son vrai visage…

Il fit deux pas en avant, cherchant à s’orienter et à retrouver la maison de Seti Ashgad puis s’arrêta de nouveau.

Une petite minute… se dit-il. Qu’est-ce que je viens de penser, là ?

Une douleur vibrante s’empara de lui. Pas une douleur physique mais une douleur comme celle ressentie lors d’une perte ou d’un abandon. Une douleur semblable à celle d’un enfant qui soupçonne, à cause du comportement maternel, qu’il va être abandonné pour des raisons qu’il n’arrive pas à comprendre. Une douleur lui rappelant l’odyssée de Callista. Une douleur lui arrachant ce père qu’il s’était inventé au cours de rêveries solitaires.

Le froid l’envahit… Le froid et l’anxiété. Il ne pouvait pas se permettre de perdre Taselda…

À travers ses terreurs enfantines, une voix s’éleva en lui.

Lis dans ton cœur, dit la voix… Une voix noire, venue des ténèbres. Tu sais que c’est vrai…

La voix de son père.

La voix de Dark Vador.

Taselda était en train de le manipuler.

Le froid en lui intensifia cette sensation de panique, cette peur de l’abandon. Si elle mentait, si elle était en train de le manipuler dans le seul but de récupérer son sabrolaser (et quelle était donc cette blessure qui l’empêchait de s’en fabriquer un autre, étant donné qu’elle avait eu les talents pour le faire une première fois ?), cela ne pouvait signifier qu’une chose : qu’elle n’était pas le professeur de Callista. Qu’elle ne pouvait pas lui rendre Callista. Non, pensa-t-il en ne voulant pas y croire, en ne voulant pas que cela soit vrai. Non…

Tu sais que c’est vrai…

Et, comme cela avait été le cas lors de la confrontation avec Vador, il savait.

Il fit demi-tour et repartit en direction de la maison de Taselda.

En qualité de Jedi, elle avait dû être entraînée aux facultés qui permettaient de manipuler les esprits. Luke avait vu Ben se servir de cette méthode. Il l’avait d’ailleurs lui-même souvent employée. L’Empereur Palpatine avait été un génie dans l’art de susciter ce genre de loyauté désespérée, ce besoin irrésistible de le servir, en invoquant les peurs secrètes de chacun comme un virtuose tirerait les notes les plus pures de son instrument.

Et le talent de Taselda en la matière était à la fois subtil et puissant.

Le vent se mit à hurler et à battre plus fort contre ses vêtements. Luke aurait juré qu’il voulait l’empêcher de remonter les ruelles. Englouti sous des vagues de désolation, sous l’océan des peurs qui inondait son âme à la seule pensée d’être séparé de Taselda, Luke repensa à cet instant précis où, pendu à cette antenne au-dessus de l’abîme de Bespin, il avait compris la froide vérité sur son existence. Il s’était alors refusé à croire que tout cela était vrai tout en sachant pertinemment qu’il s’agissait bien de la vérité.

Il décida, cette fois-ci, d’approcher la maison de Taselda par l’arrière. Il l’aperçut par la porte, au-delà d’une cour crasseuse où pourrissaient des speeders plus ou moins démontés. Elle fouinait derrière les meubles et les coussins, dans l’un des coins les plus sombres de la pièce. Il la vit glisser le bras sous une armoire puis le retirer et se relever brusquement. Elle lui fit face de l’autre côté de la cour. Ses grands yeux bleus étaient emplis de rage, ses longs cheveux sales coulaient en une cascade répugnante jusque sur sa poitrine. Il sentit son esprit faire pression sur le sien. Entre colère et réserve, il éprouva une très faible perturbation dans la Force. Bien que protégés du vent par les murs de la maison, les vieux réservoirs défoncés, les morceaux de tissus souillés, les pièces de bois et les éclats de métal se mirent à vibrer et glisser sur le sol, comme soudainement habités.

Les yeux plongés dans le regard de Luke, Taselda se mit à arracher des choses qui pendaient à son bras – des drochs, sans aucun doute – et à les croquer avidement de ses dents noircies et cassées.

L’anxiété dans l’esprit de Luke se fit soudainement stridente, pareille à un cri autoritaire. La désolation régnait sur son âme. Une désolation de pacotille. La véritable peine était tapie beaucoup plus profondément.

Luke se détourna.

Ses années passées dans les rangs de la Rébellion, à livrer des combats dans l’espace à bord de vaisseaux se déplaçant à d’ahurissantes vitesses, lui permettaient – plus que la Force – de détecter de façon instinctive la présence d’un danger. La seconde suivante, il entendit le bruit d’une cavalcade. Il fit un bond in extremis pour éviter une lance acérée qui se ficha en terre à l’endroit précis où il se trouvait la seconde auparavant. Quelqu’un lui jeta une pierre. Il l’esquiva au moment même où un trait de laser jaune, tiré par une vieille arme au sodium, carbonisait le mur juste derrière lui. Des hommes et des femmes à l’aspect pitoyable, venus de toutes les ruelles des alentours, se précipitaient vers lui. Des enfants, aux pieds nus et aux cheveux en bataille, se mirent à lui lancer des cailloux.

Luke aurait très bien pu se contenter de les balayer d’une simple bourrasque de la Force, d’en attraper un ou deux afin de les projeter sur les autres mais il n’osa pas. Une fille de seize ans à peine lui sauta dessus en brandissant un gourdin. Il fit un pas de côté et la repoussa d’un coup de l’avant-bras. Il évita un nouveau tir de laser. La puissance de l’arme, usée au dernier degré, aurait à peine suffi à faire cuire un biscuit. Luke se mit à courir. Derrière lui, la bande de Vétérans s’élança à sa poursuite en hurlant des jurons et en brandissant leurs armes.

– Assassin ! Voleur ! Clochard !

Et en plus, ils parlaient…

Ils étaient rapides et semblaient surgir de partout, pour l’agresser à coups de javelot ou de bâton. Deux ou trois étaient armés de blasters mais il fallait un sacré entraînement pour toucher, tout en courant, une cible mouvante. Et Luke s’appliquait à se déplacer avec agilité et célérité. Deux hommes finirent par l’attraper. Ils essayèrent de le ramener, dans le labyrinthe des ruelles, vers la maison de Taselda. Le Jedi se dit que ces gens devaient représenter le dernier bastion de ceux qui étaient sous ses ordres quand elle gouvernait la place. Il n’en était cependant pas certain. Il se laissa tomber et décocha un coup de pied derrière les genoux de l’un de ses deux agresseurs. Il se servit du corps du premier tombant à la renverse comme d’une arme contre le second et projeta les deux individus sur la meute en colère. Il sauta par-dessus un mur et atterrit au milieu d’un jardin richement planté. Sous l’action du vent, les feuilles des végétaux lui giflèrent le visage. Luke entendit ses poursuivants remonter précipitamment la ruelle de l’autre côté du mur. S’il n’y avait plus d’autre solution, il faudrait bien se résoudre à utiliser la Force pour…

Et pour quoi ? Déclencher une tornade qui tuerait une autre vieille femme innocente à deux cents kilomètres de là ?

Il extirpa un râteau d’un fouillis d’outils le long de la clôture, se plaqua contre le mur pour discerner d’où venaient les cris. Il se lança alors dans la direction opposée, vers des rues plus larges qui menaient au quartier des Nouveaux Arrivants. Du sable et des gravillons lui lacérèrent le visage. Trois Vétérans surgirent devant lui et lui barrèrent le passage. L’un d’entre eux avait un blaster. Luke fit un roulé-boulé de côté et évita une lance qu’on avait projetée sur lui depuis le toit d’une maison voisine. Il se releva et se colla le dos au mur au moment où d’autres agresseurs fonçaient sur lui.

– Alors ? Qu’est-ce que c’est que tout ça ? hurla une voix.

Les Vétérans s’arrêtèrent net dans leur course en dérapant, hésitèrent un instant puis commencèrent à faire quelques pas en arrière.

Un grand Ithorien dégingandé de près de deux mètres quarante et un humain, gros et négligé avec des cheveux sombres, firent irruption dans la ruelle. Tous deux portaient l’uniforme bleu de la Police Municipale de Hweg Shul.

– Non, mais vous n’avez pas honte, tous autant que vous êtes ? chantonna la créature à tête de marteau d’une voix douce. Vous vous prenez pour qui ? Pour des scarabées-piranhas ? Pour des nafens ?

Il y eut quelques chuchotements dans la foule des Vétérans. Une femme laissa tomber la pierre qu’elle s’apprêtait à lancer. Un homme déclara quelque chose à propos du « Maléfique ».

– Qui ça ? Lui ? (L’humain indiqua Luke du pouce. La frange de cheveux noirs et gras qui lui tombait sur le front se souleva dans le vent. Personne ne répondit. Il se tourna vers Luke.) C’est vous, le Maléfique, pèlerin ?

– Apparemment, il faut bien que quelqu’un soit l’incarnation du Mal pour quelqu’un d’autre, dit Luke en époussetant sa manche, à l’endroit où un caillou avait failli lui casser le bras.

L’humain se mit à rire.

– Eh bien, je pense que mon ex-femme serait d’accord avec vous sur ce point. (Il se tourna vers l’Ithorien.) Qu’est-ce que tu en penses, Snaplaunce ? Il y a quelque chose dans les statuts municipaux contre les gens qui sont maléfiques ?

– Pas que je sache, Grupp.

– Vous avez entendu ça ? (Grupp le policier se tourna vers la foule. Celle-ci ne comptait déjà plus qu’un tiers de ses effectifs.) Qu’est-ce que ce gars a fait en dehors d’être maléfique, hein ?

Il jeta un bref coup d’œil de côté vers Luke. Un œil noir et observateur qui semblait loin d’être stupide.

– Le mal par le mal ! hurla une fille qui avait tenté d’assommer Luke à coups de bâton.

– C’est cela, oui… S’en prendre à un homme qui ne s’est même pas servi du blaster qu’il a à la ceinture, cela me paraît effectivement très mal, ma poulette. (Grupp se mit à faire des gestes comme s’il voulait chasser les mouches tout autour de lui.) Allez, circulez, tous autant que vous êtes, avant que je ne vous fasse embarquer pour désordre sur la voie publique. Ça va ?

Il tourna de nouveau le dos aux Vétérans pour s’adresser à Luke. Ce dernier était cependant intimement persuadé qu’il gardait un œil sur la foule. Les gens finirent par se disperser en marmonnant. La colère se lisait dans leurs yeux, la colère de voir des Nouveaux Arrivants venir à la rescousse d’un Nouvel Arrivant et non des représentants de la loi s’interposant pour protéger un innocent qu’on était en train d’attaquer.

– Oui, ça va…

– Ils sont tarés, ces Thérans.

– Ce ne sont pas des Thérans, chantonna l’Ithorien. Je connais les Thérans. Ceux-là, ce sont ceux qui ont déjà attaqué la maison de maître Ashgad quatre ou cinq fois depuis mon affectation ici. Je les soupçonne également d’avoir assassiné ses derniers serviteurs humains mais je ne peux rien prouver. Je pense que ce sont eux qui ont enlevé cette jeune femme, au début de l’année…

– Une jeune femme ?

Luke eut l’impression qu’on venait de lui décocher un coup de pied en pleine poitrine.

L’Ithorien l’observa pendant un moment, ses yeux dorés témoignant d’une intense réflexion.

– Une jeune et grande femme débarquée d’une navette en provenance de Durren. Elle s’appelait Cray. Curieusement, il lui arrivait d’oublier de répondre quand on l’interpellait par ce nom. Cette bande de crasseux – je crois savoir que c’est tout ce qui reste d’un vieux gang datant de l’époque du conflit pour le contrôle de la ville entre ce criminel de Beldorion et cette autre, là, une femme, une histoire qui remonte à longtemps –, eh bien, un soir, ils l’ont encerclée et l’ont enlevée. A peine m’étais-je mis en route pour partir à sa recherche, que je la rencontrais dans la rue ! C’est là qu’elle m’a dit que c’étaient des amis à elle.

Sa voix douce et basse s’était faite sèche. Les Ithoriens disposaient d’une étonnante gamme de registres émotionnels pour appuyer leurs dires.

– Mais quand… Quand est-ce arrivé ? demanda Luke, les lèvres complètement desséchées. Est-elle toujours en ville ? Est-ce que vous l’avez vue dernièrement ?

Grupp et l’Ithorien échangèrent un regard. Pas un regard de surprise mais un vrai regard de policiers : Luke pouvait-il constituer une menace pour l’ordre public et la sécurité de la cité ? Luke vit que Grupp détaillait le sabrolaser accroché à sa ceinture. Il se demanda si le policier savait, ou non, ce que c’était et il se souvint que Callista en portait un, elle aussi.

L’Ithorien prit la parole en premier.

– Elle a quitté Hweg Shul une semaine après son arrivée. Autant que je sache, de son propre gré. Quant à savoir si elle est partie à pied, en volant ou sur l’ordre de quelqu’un d’autre, impossible de se prononcer.

Ils venaient d’atteindre le quartier de la ville occupé par les Nouveaux Arrivants. Les maisons blanches et anguleuses évoquaient des sections découpées de quadripodes impériaux montées sur échasses. Les ballots antigravité venaient d’être treuillés jusqu’au sol. Le vent glacial grondait, comme un océan invisible, en s’enroulant autour des édifices de permabéton au sommet desquels bropes et smoors étaient transformés en denrées consommables. Grupp et Snaplaunce dévisagèrent Luke une dernière fois et lui recommandèrent de bien faire attention où il mettait les pieds. A grandes enjambées, ils disparurent dans l’ombre d’une maison derrière laquelle ils avaient laissé leurs moto-jets.

Luke demeura là un long moment à observer les murs défraîchis aux pierres couvertes d’algues des maisons du quartier des Vétérans.

Une semaine après son arrivée…

A pied ou en volant…

Il frissonna de dégoût. Il était prêt à parier tout ce qu’il possédait que, huit mois auparavant, Taselda avait essayé de se servir de Callista comme d’une arme, comme d’un bras vengeur. De la même façon que l’Empereur se servait de Vador. De la même façon que Vador avait essayé de se servir de Luke. Un vieux gang datant de l’époque du conflit pour le contrôle de la ville entre ce criminel de Beldorion et cette autre, là… Etait-ce donc ce dans quoi Taselda avait sombré ? Oubliant ainsi ce pourquoi elle s’était initialement rendue sur cette planète, un monde où la Force semblait irradier des pierres comme des reflets de lumière ?

Elle avait essayé d’asservir Callista en lui promettant de la conduire vers ce qu’elle recherchait, en créant une illusion de réconfort, en lui faisant croire qu’elle avait enfin trouvé un refuge.

Callista était venue chercher un enseignement. A sa place, elle avait découvert l’exemple le plus terrible de ce qui pouvait advenir quand il faisait défaut, quand il était réduit à sa plus simple expression, cédant le pas à l’avidité, la colère et la folie.

Et Callista s’était enfuie.

Luke frissonna de nouveau. Luttant contre le vent, il reprit le chemin de l’auberge du Blerd Bleu où il louait une chambre. Son esprit refusa catégoriquement de se débarrasser de l’image de Taselda, jadis Chevalier Jedi, aujourd’hui vieille folle crasseuse, arrachant les drochs de son bras pour les dévorer et le regardant fixement dans les ténèbres.